Scénarisation d’un milieu

Publié le 04 Mars 2021

2/3 – Quelle part de « vide » ménager dans un projet urbain ou architectural ? Pourquoi, comment ? Questions difficiles du fait d’un foncier toujours exorbitant qui empêche de se les poser.

Image JPA + VEI, 2021

Notre dernier article (1/3 – Objets spécifiques) questionnait la présence architecturale et la manière dont sa masse agît sur l’espace. Notre proposition de logements à Garges-lès-Gonesse était ainsi constituée de 2 entités massives, ménageant un vide arboré et généré dans et par l’entre-deux.

Vide

C’est de ce « vide » dont nous parlons. C’est cet « entre-deux » que nous questionnions durant l’élaboration de ce projet.

Place Léon Aucoc, Lacaton & Vassal, 1996

4’33 », John Cage, 1952 (interprété par William Marx au McCallum Theatre, Palm Desert, Californie, 2010)

Quel(s) sens prend un vide urbain ?

D’ordinaire résultante inactive dont on s’empare (friches industrielles ou délaissé urbain reconvertis en friches dites « culturelles » par exemple), les vides urbains sont souvent considérés comme un problème (ou un manque à gagner). Ils sont parfois appréhendés, au moins temporairement, comme des opportunités.

En retournant cette logique et en se posant la question de ce que permet le vide, on peut tenter de lui faire jouer un rôle important dans la structuration de la ville (au delà de considérations techniques).

On peut se demander quel confort ce vide pourrait apporter. Comment qualifier ce confort ? Qu’apporte-t-il ? Pour quels types d’usages ? Mais surtout, quels imaginaires ? Comment ce vide peut-il contribuer à scénariser et à agencer la ville ?

Wild Cage, Lois Weinberger, 2009/2013

Doit-il d’ailleurs nécessairement être accessible physiquement ? Un espace n’est-il pas intéressant quand on ne peut pas y aller ? Comment cet inaccessible (physiquement), peut générer du mystère, du désir, du mythe ? Et quelle place occupe son inaccessibilité dans cet engendrement ?

Ces questions nous poussent à aborder le vide comme composante du projet, et plus seulement comme une résultante embarrassante dont « il faut bien faire quelque chose ».

Milieu

Dans notre projet, nous parlions d’ailleurs de ce vide en tant que milieu : milieu en tant qu’un « tout complexe qui permet des potentiels » et aux contours flous, sans limite nette. Cette idée de mise en potentiel nous est chère, et c’est en ce sens que nous avons procédé dans cette réflexion.

Golf taxi building, Tokyo, Japon

Étant pensé comme inaccessible, il devait accueillir une végétation protégée, et donc, dense et florissante. Nous avons souhaité ainsi constituer un intervalle dans la ville, à rebours de la logique habituelle de l’architecte, qui se doit de proposer quelque chose qui définirait des espaces, qui réglerait un ou des problèmes. Le problème était dans ce cas de fabriquer les conditions d’une absence, utiles à l’imaginaire.

L’île Derborence, Parc Matisse, Lille, Gilles Clément, 1990

Forêt


« La forêt ne se définit pas par une forme, elle se définit par une puissance : puissance de faire pousser des arbres jusqu’au moment où elle ne peut plus. La seule question que j’ai à poser à la forêt c’est : quelle est ta puissance ? C’est à dire : jusqu’où iras-tu ? »

(Extrait du cours de Gilles Deleuze donné le 17/02/1981 à l’université Paris-8 Vincennes-Saint-Denis)

Forest Building (maquette), Henrico (Virginie), SITE / James Wines, 1978-80

L’engouement récent pour les mal nommées « forêts urbaines », symptôme de l’action politique écolo-symbolique, est l’aboutissement d’un triple mouvement :  

Couverture illustrée de l’édition originale de Walden ou la vie dans les bois, Henry David Thoreau, 1854
  • Le besoin de ménager des espace vides dans le plein toujours plus dense de la ville (sanctuarisation de morceaux de villes, dont Central Park est le symbole mondial),
  • La nécessité de créer des îlots de fraîcheur dans un climat mondial toujours plus déréglé,
  • L’urgence de la présence du végétal, pour le fantasme d’un paradis perdu qu’il représente et l’image d’une version d’un monde que nous contribuons tous plus ou moins à détruire chaque jour (on pense au greenwashing actuel).

Scénarisation

Au-delà du fait de fabriquer un espace vert généreux, de sanctuariser et de préserver une quantité non négligeable de pleine terre et de créer ainsi les conditions d’une potentielle biodiversité au sein de notre projet, nous avons proposé, avant tout, une scénarisation de cette parcelle dans la ville et une orchestration du vide dans le projet. Notre projet dépasse l’objet : il devient dispositif.

Pour en revenir à notre question initiale « Peut-on faire des projets d’architecture qui ne soient pas architecturaux ?  » il faut entendre que nous étions tellement contraints, que la seule manière d’aborder ce projet était un parti pris fort. Ici, une entrée dans la conception par le vide et le paysage.

Cette mise en scène du vide (depuis les logements, mais aussi depuis la rue), d’une sorte de boqueteau inaccessible renvoie chacun de nous à des projections fantasmées. Que peut-il bien s’y passer ? 

Ce vide volontaire redonne un potentiel à l’imagination et à une forme de vitalité par le voilement d’un moment en suspens dans la ville.

Une forme de politesse.

Photo de l’exposition dite du « Vide » (La spécialisation de la sensibilité à l’état de matière première en sensibilité picturale stabilisée), Yves Klein, Galerie Iris Clert (Paris), 1958

Prochain article : Situations Mythogenèses